Nelly Wenger

Expo.02 du point de vue de Nelly Wenger

Le 15 mai, il ne nous manquait plus que 365 jours jusqu'à l'ouverture de l'Exposition Nationale suisse au Pays des Trois-Lacs. A cette occasion, Nelly Wenger, Présidente de la direction générale, présentait sur le site Web d’Expo.02 un exposé personnel sur le sens du projet. Elle disait en quoi il est fédérateur, en quoi les Suisses s'y reconnaîtront et peut-être même s'y réinventeront.

Un appel

Dans une année, Expo.02 ouvrira les portes de ses cinq Arteplages. Je convie dès maintenant la population – tous les habitants de la Suisse - à un événement essentiel pour chacun, pour la Suisse et pour les liens de la Suisse avec le monde. Envisagée comme une fête, elle sera l’occasion d’un débat fondamental sur la Suisse de demain.

Cet appel que je lance aujourd’hui se renouvellera avant le début d’Expo.02: prendre la parole à des occasions précises pour exprimer ce que j’entrevois de la manifestation dans ses préparatifs. Ce premier texte disponible sur Net inaugure une sorte de feuilleton dont les épisodes s’échelonneront durant l’année qui nous reste avant le début de la manifestation.

Exigence de vérité

Expo.02 se présente à moi comme une expérience singulière dans le paradoxe qu’elle suscite. Durant les phases premières d’élaboration et de préparation, l’exigence de transparence était nécessaire. Mais la communication des nouvelles - bonnes ou mauvaises – n’a pas suffi à rassurer sur la crédibilité du projet. En dépit de cette contrainte, je souhaite exprimer quelques-unes des vérités ou certitudes de notre projet.

Ouverture
L’exposition nationale du troisième millénaire s’ouvrira le 15 mai 2002 dans la Région des Trois-Lacs. Elle aura lieu. Je parie sur sa réussite, même si dans sa perfection ou ses défauts, tout n’est pas encore joué.

Argent
Mon temps à Expo.02 a été largement occupé par le redressement du projet et les questions d’argent. Et aujourd’hui encore on me dit de façon contradictoire que nous avons assez parlé d’argent et d’organisation, mais que nous devons encore en parler. A l’Expo, les questions d’argent, on sait ce que c’est: on se bat encore et encore pour trouver de l’argent. Notre pays clame tous les jours sa réussite économique et sa richesse. Et voici le même pays qui veut savoir jusqu’au dernier centime ce qu’il pourrait perdre dans un projet national. Je m’engage à une utilisation la plus judicieuse possible de l’argent qui nous est confié par l’économie privée et par les pouvoirs publics.

Généalogie et identité du projet
L’histoire d’Expo.02, issue de celle d’Expo.01 serait trop longue à écrire ici. Mais il existe un élément essentiel qui guide la plupart de nos décisions. Les directeurs du projet ont été à plusieurs reprises tentés, sous la pression des économies à réaliser, de revenir à une exposition nationale classique, déployée sur un seul site, comme cela s’était passé à Zurich (1883 et 1939), à Genève (1896) et à Lausanne (1964). Un tel projet aurait été moins coûteux, aurait exigé moins de temps de préparation, aurait été plus réaliste pour la Suisse. Mais, envers et contre tout, j’ose avouer que nous avons résisté aux tentations à régresser vers une exposition plus classique.

Pourquoi avoir adopté une telle position, plus difficile, plus onéreuse, plus audacieuse? Nous étions habités par ce que j’appelle la force cachée du projet, c’est-à-dire une nécessité intérieure enfouie dans le projet lui-même. Comme si ce projet, aussi incertain et déconstruit fût-il, recelait un souffle qui pourrait créer quelque chose de nouveau. Parfois, je me raconte la fable suivante: un jour, allez savoir pourquoi, un vent nouveau a soufflé dans la région des Trois-Lacs. Nos devanciers d’Expo.01 ont perçu ce vent nouveau et nous ont embarqués dans leur rêve. Mais leur rêve était trop décalé de l’imaginaire helvétique. Revenus à terre, sur les rives, nous, leurs héritiers, avons persisté à entendre le souffle créateur, mais nous nous sommes efforcés de le rendre accessible, en mesurant le possible suisse. Ainsi, la mission d’Expo.02 ne consiste pas à redresser, moraliser et réduire un rêve trop immense. Notre identité se définit à partir d’un élan originaire, d’un projet nouveau.

Si nous avons refusé de régresser, si nous avons fait œuvre d’héritage et de création, c’est que nous assumons un risque: le risque d’un événement novateur, qui peut paraître «hérétique et dissident» Au moment où j’affirme avec sérénité la certitude de l’ouverture, je parie sur une exposition hérétique à condition que l’hérésie soit créatrice, et sur une exposition dissidente, si la dissidence se révèle promesse d’avenir.

Emergence du sens

L’histoire des expositions nationales a commencé en 1883 à Zurich. Une tradition s’est instaurée: organiser périodiquement une manifestation qui viserait à renforcer la cohésion nationale. L’impulsion émanait des villes (Genève, Berne, Zurich et Lausanne) qui imaginaient un projet d’exposition. La Confédération saisissait l’occasion de délivrer un message patriotique. Expo.02 émane d’une région rassemblant plusieurs villes et cantons, et elle n’a pas de message officiel à transmettre. Le Conseil fédéral a donné un mandat à la Direction de l’Expo, celui d’organiser une exposition nationale, et il ne l’a pas accompagné d’un message à valeur identitaire. Pour la première fois, la Confédération a choisi de se présenter par quatre projets d’expositions intégrés aux Arteplages.

Cette absence de message s’est transformé, à de nombreuses reprises, en un reproche adressé à Expo.02 elle-même. Cela a développé le soupçon d’une exposition sans propos, une sorte de joujou culturel luxueux adressé à une élite.

Mais je le dis aujourd’hui, l’absence de message a, au contraire, été une chance car nous n’avons pas eu à illustrer un programme préétabli. C’est un espace d’invention qui était offert et cela correspond à notre époque qui n’entend pas reproduire littéralement des directives émanant du pouvoir. Qui croirait aujourd’hui qu’il suffit d’un événement éphémère pour définir une identité collective? Ce constat, expérimenté au jour le jour dans la pratique du projet, promet une liberté extraordinaire et instaure une modernité inattendue.

Construction du sens

Dans la société contemporaine, les méga événements se multiplient. Les prétextes d’une commémoration, d’une célébration vont de pair avec les attentes d’une société de loisirs. Beaucoup de ces grandes manifestations ne prennent plus la peine d’énoncer leur sens. Expo.02 aurait pu suivre cette tendance: faire se dérouler un événement culturel de distraction qui n’aurait jamais eu à dire un sens quelconque. A l’inverse de ce mouvement, je n’ai cessé pour ma part de chercher le sens profond d’Expo.02. Je ne l’ai pas trouvé comme un trésor qui ne demanderait qu’à apparaître. Expo.02, en même temps qu’elle se prépare, engendre son sens. L’Expo est maintenant une constellation d’éléments réels, vrais et présents: les projets d’expositions, la liste des events, les nombreuses équipes qui travaillent, les architectes et leurs projets, l’organisation pratique de la manifestation, l’activité des directeurs, etc. Tout cela est contenu dans Expo.02 avant même que celle-ci ne soit ouverte. L’Expo existe bien avant le 15 mai 2002.

Tous ces éléments s’organisent évidemment pour la réalisation d’Expo.02. Ils ne sont pas réunis en un objet qui donnerait de façon automatique le sens de l’Expo. Car le sens d’Expo.02, - et cela est pour moi la grand enseignement de ma pratique, - est à construire. Il s’agit de mettre en relation l’ensemble des événements et d’adopter une lecture en réseau de ces éléments, c’est-à-dire de les relier selon leurs caractéristiques propres et non pas selon un programme donné d’avance.

Expo.02 ne se présente pas devant mes yeux comme un objet unifié, une entité à l’identité définie, de forme claire et précise, avec des contours lisibles. L’Expo se délivre comme une constellation de projets, d’événements, de concepts, de désirs, de modes de fonctionnement, d’attentes, de valeurs. Il s’agit d’un objet insaisissable, invisible en tant que tel car sans limites fixes, sans existence univoque: une dispersion d’éléments difficiles à réunir, un patchwork qui n’est pas un montage de tissus divers rassemblés en une harmonie rassurante. L’Expo, - et c’est là son extrême originalité – est un éparpillement d’éléments, une multitude de particules. Rien ne s’assemble facilement, il ne s’agit pas d’un puzzle à composer. L’Expo est donc un objet éclaté dont il s’agit d’agencer la forme et le sens, d’élaborer le pourtour et de trouver la direction. L’«objet-expo», finalement, nous le verrons tous apparaître lors du déroulement de la manifestation, quand Expo.02 sera en activité.

J’ai découvert dans le projet d’Expo.02, - et cela le met au diapason de son époque - que le sens est à inventer, à créer. Qu’il n’existe pas, tout fait, dissimulé quelque part dans le projet. Qu’il ne s’agit pas de le mettre au jour mais plutôt de le faire advenir au monde par une acte de fondation. Et que, finalement, telle une flamme vacillante, il n’est qu’une promesse, une promesse de sens qui peut éclore et illuminer, tout en demeurant dans un inachèvement fondamental. Ainsi, à partir de mon expérience pratique de l’Expo, je cherche à fonder le sens de l’événement que nous préparons.

Sens de l'action

Dans le désordre du projet, dans l’aléatoire de sa trajectoire, nous avons découvert le sens de l’agir. Nous avons été condamnés à l’urgence dans la pratique et à l’exigence d’oser jusqu’au bout. Le sens de l’action se comprend de plusieurs manières.

Dans notre pays, ce ne sont pas les idées ou les concepts qui mènent une action. La Suisse fonde sa réussite et son mode d’action sur le pragmatisme. A l’Expo, nous avons adopté une attitude pragmatique parce qu’elle était la seule qui subsistait pour gérer les aléas qui, sans cesse, contrariaient, remettaient en question un quelconque ordre, une quelconque décision. Nous avons été conduits à une attitude qui tient du sport et de la tragédie: même si l’on ne sait plus comment faire, il faut malgré tout agir, car l’action libère, dénoue et peut résoudre.

Les acteurs d’Expo.02 n’avaient pas le profil requis pour ce rôle. D’ailleurs, personne ne peut se prévaloir d’une expérience analogue. Le talent pour l’action ne correspond pas à un profil professionnel défini mais dépend beaucoup plus d’un profil personnel. Je considère aujourd’hui que cette relative inadéquation a peut-être sauvé le projet; nous avons dû en effet inventer la transversalité, tester la réversibilité des rôles et des fonctions pour une action en réseaux sans cesse à redéfinir.

Une expédition

Notre chance réside dans une pratique aléatoire et risquée.. Expo.02 me semble aujourd’hui relever davantage d’une expédition que d’une entreprise. Elle se construit à l’image d’une exploration en haute mer visant la découverte ou la conquête de terres lointaines. L’expédition, de manière générale, se caractérise autant par une organisation parfaite en vue de la réussite finale et de la richesse qu’elle rapportera, que par une aventure intrépide et courageuse dont on ne connaît l’issue que lorsqu’elle se termine. L’expédition exprime le déplacement, l’invention et la ruse, la témérité parfois mais aussi la ténacité et le courage. Elle est soumise à de multiples dangers, certains connus et donc prêts à être surmontés, d’autres inconnus encore, qui surviendront là où on ne les attend pas.

Notre travail à l’Expo, comme le navire lancé sur les eaux, n’avance pas de manière linéaire. Toutes les composantes, de la réflexion à la réalisation concrète, s’interpénètrent et interagissent. Un grand nombre de paramètres interviennent à chaque étape du projet. Incidents, nouvelles données et imprévus ne peuvent être éliminés. Au contraire, ils en font partie et ils révèlent le fonctionnement de notre société. Expo.02 possède la particularité d’être une aventure dans un pays peu enclin à se laisser emmener sur des terres mal connues.

L’Expo est moins une entreprise qui doit produire des résultats et des bénéfices, qu’une expédition: un voyage longuement préparé mais risqué qui se donne pour objectif la découverte de territoires nouveaux, c’est-à-dire pour nous, la perception de points de vue différents et multiples sur la Suisse et ses habitants tournés vers le monde.

Un modèle inattendu

Dans l’apparent désordre – celui du choix des personnes, celui de la gestion des aléas, celui de l’instabilité de notre position - s’est mis en place, comme malgré nous, un modèle vieux comme la Suisse: une combinaison de direction concentrée à la tête de l’Expo et de gestion décentralisée des Arteplages. Ce qui s’est imposé dans notre organisation interne, c’est une fédération de compétences assignées à la Direction générale et au Comité Directeur, ainsi qu’une délégation des responsabilités aux chefs des Arteplages. Notre projet réunit plusieurs sites qui pourront devenir des mondes autonomes et contrastés mais complémentaires. Caractérisé par l’éclatement en 4 sites, par la dissémination et par l’absence de centralité, il reflète, comme une image retrouvée, un modèle suisse que nous connaissons bien mais qui veut exprimer quelque chose de nouveau.

Ce modèle s’offre à nous non plus comme une formule vieillie et usée, mais comme un laboratoire pour expérimenter le hasard et la conjoncture. A la tête d’une expédition risquée, neuve et maîtrisée me semble-t-il, j’ai découvert du dedans même de notre fonctionnement, le fondement des structures politiques et sociales de la Suisse. Dans la nécessité de faire face à l’imprévu, les modalités de l’action à Expo.02 ont permis d’opérer la rencontre entre un modèle suisse et un modèle de direction permettant d’affronter et de résoudre l’aléatoire. Expo.02, qui a dû agir en catastrophe, offre la possibilité de rêver à l’efficacité et à la solidarité helvétiques.

Notre action s’est déroulée dans une temporalité multiple, composée ou plutôt décomposée d’avances, de retards, d’attentes, d’aléas, de hasards. Le temps d’Expo.02, c’est avant tout un présent immédiat et foisonnant, riche en rebondissements de toutes sortes et fortement influencé par l’imprévu. Mais après la période de désordre et de chaos, nous avons été frappés par la singularité de ce mode de fonctionnement. Nous l’avons expérimenté et mis au point au gré des exigences. Ce modèle, nous l’avons extrait de la terre fertile de l’Expo. Une mobilité incessante, la capacité de prendre des risques, la rapidité de décision permettent de maîtriser les contingences: Expo.02 est, de bout en bout, traversée par l’incertitude; nous ne la supprimerons pas. Mais nous savons dorénavant l’affronter et la résoudre, non par des principes mais par l’action elle-même. Peut-être ce projet donnera-t-il l’occasion de développer un savoir-faire nouveau auquel nous sommes peu habitués en Suisse: celui de la gestion de la nouveauté et des risques, un savoir-faire qui devient de plus en plus précieux dans le monde tel qu’il va.

Pour ma part, je vis à Expo.02 une philosophie de l’action qui pourrait se résumer ainsi: devant l’incertain, l’ambigu, le trouble, le blocage, il faut agir et agir ensemble. C’est si l’on veut une forme de philosophie de la volonté. Mais pour éviter tout volontarisme aveugle, il me semble indispensable que l’action ait un projet dont il est possible, désormais, d’énoncer le sens.

Sens du projet

Le public connaît l’énoncé simple du projet Expo.02: 4 Arteplages et 1 Arteplage mobile, 37 expositions, une multitude de spectacles. Expo.02 se veut multiple, variée, diverse. Mais nous demande-t-on souvent, quel est le sens de l’événement lui-même? Est-ce simplement la manifestation la plus importante que l’on puisse voir en Suisse? Notre ambition tient-elle dans le plus immense, le plus éclaté, le plus diversifié, le plus tout? Et notre objectif est-il, ainsi qu’il a été répété à l’infini, festif, ludique, imaginatif, destiné à apprendre aux Suisses par trop raisonnables à se laisser pour une fois emporter par le rêve, le loisir créatif de l’«Art-et-Plage»? Enfin, voulons-nous tout bonnement distraire et amuser en offrant une parenthèse intéressante, le temps d’un été, à des Suisses un brin trop sérieux?

A ces demandes légitimes, je répondrais tout d’abord que ce ne serait «déjà pas si mal» en Suisse de réussir un grand événement par simple annonce du jeu, du rêve et de l’émotion, un moment où l’on se verrait soi-même et où l’on verrait le voir de ses compatriotes, un immense rassemblement qui se situerait à mi-chemin entre un festival de bonne tenue et une fête populaire. Cela nous manque et nous le savons.

Mais cela ne suffit pas et il ne vaudrait pas la peine de dépenser autant d’énergie et d’argent envers et contre tout si notre projet ne servait qu’à réaliser un grand parc d’attractions. A mes yeux, le sens profond d’Expo.02 est de permettre à chacun en particulier et à tous ensemble d’expérimenter le monde pour tenter de le comprendre dans son éclatement, dans sa fragmentation, dans sa parcellisation. Expo.02 propose le lieu possible d’une expérience: envisager une civilisation qui exige un mode inédit de penser, de vivre et d’agir pour soi et pour la communauté. Dans cette perspective, Expo.02 réalisera une expo-monde qui proposera à chacun une adéquation avec son époque. Comme exposition nationale, Expo.02 a l’ambition de mettre la Suisse en concordance avec son temps.

Remonter le temps

La question du temps se situe au cœur du projet: elle était le thème initial d’Expo.01. Elle est aujourd’hui particulièrement présente dans la dialectique de l’Arteplage Murten-Morat, intitulé Instant et Eternité. A l’instigation de l’architecte Jean Nouvel, cet Arteplage inscrit dans la ville même de Morat différentes façons d’éprouver le temps: celui qui passe, celui qui se bloque, celui qui court trop vite. Dans ce but, l’architecte et son équipe ont prévu de créer sur ce site un ensemble de situations éphémères qui se greffent à l’environnement: cabanes, tentes, conteneurs, édicules de tôle ondulée, mais aussi des structures telles que tas de graviers ou piles de rondins. Ces situations s’insèrent dans le lieu recomposant l’espace de la vieille ville, celui de l'étroite bande de terre formant la rive ainsi que le paysage alentour. Sur le lac, comme un phare ou encore un vaisseau inconnu, se dresse le monolithe qui abrite trois panoramas qui instaurent des temps différents.

Inscrire la thématique du temps dans la ville de Morat offre une grande richesse de significations. Morat se présente comme une image idyllique de la Suisse, une carte postale. Cette ville ancienne préservée, choyée, bichonnée, est constamment mise au net et au propre. Elle représente l’idéal de la bourgade suisse, le lieu de vie parfait, un écrin conservé. Morat est une nostalgie. Elle a le pouvoir de tout ramener au passé, à une temporalité bloquée dans le passé. A Morat, le vieux est comme neuf, le temps qui passe n’altère pas la ville qui demeure intacte, préservée de l’usure, de la mort, de la décrépitude. Morat est éternelle et le temps de l’horloge, celle placée au-dessus de la tour-porte de la ville, n’a pas de prise sur elle. Morat, comme site, parle directement du temps, un temps fossilisé dans un passé immuable. Ce temps constitue la garantie des valeurs et des images helvétiques.

Le projet de Jean Nouvel instaure une rupture dans un système temporel parfait et contrôlé. Il introduit aussi une perversion en plaçant au cœur même de la ville des éléments de perturbation, qui dérogent au système, qui font tache. Ces éléments conféreront de la dissonance dans cette harmonie. Une tension s’établit entre un passé qui dure, car préservé, et conservé en monuments historiques parfois à l’usage des seuls touristes, et un présent animé, fragile et instable car les constructions de Jean Nouvel ne dureront qu’un été.

L’Arteplage Murten-Morat imbriquera plusieurs perceptions: le temps de la perception intérieure (la conscience), le temps de la matière, le temps du monde (l’actualité médiatique). Entre vitesse et ralentissement, entre présent et passé, entre déroulement et durée, entre intensité et dilatation, entre temps cyclique et temps linéaire, les différentes temporalités se superposent dans notre existence. La sensation de vie s’éprouve par l’entremêlement de ces temps divers et saccadés.

Le temps de Morat va se détraquer: il ne sera plus seulement le moment figé dans le passé, un instant éternisé, mais ce temps sera comme remis en marche par les interventions architecturales de l’Arteplage. Murten-Morat et l’image de la Suisse avec elle verront leur temps à la fois démonté car perturbé, chamboulé, bouleversé, mais aussi leur temps remonté, comme une horloge qui se recharge, qui reprend de l’énergie pour égrener les instants sur un autre rythme.

Décentrer

Que signifie le fait qu’Expo.02 se déroule sur plusieurs sites? Même si le modèle des Arteplages reproduit, en le rendant performant, le modèle suisse d’un pays sans véritable centre mais comportant une multitude de centres régionaux, il ne s’agit pas de réinstaurer une Suisse miniature. On ne reproduit pas ici la Suisse dans les diversités culturelles, linguistiques, gastronomiques que nous connaissons. Ce qui se présente, c’est précisément le contraire: l’éclatement, la périphérie, l’excentration. A l’ordre, à l’unité, à la cohérence, Expo.02 oppose des éléments désordonnés, disparates et atomisés qui ne gravitent pas autour d’un centre. Chaque Arteplage devient le point d’attraction, le lieu des affluences, le temps d’une manifestation particulière, d’un événement nocturne ou d’une journée cantonale.

L’Arteplage Mobile du Jura reflète à lui seul cette absence de centralité. Il symbolise l’aspect volontairement éclaté de l’Expo. Construit tel un bateau en déplacement constant, surgissant à l’improviste, disparaissant sur les eaux des trois lacs et se faufilant dans les canaux, cet Arteplage signifie un monde en mouvement, mais toujours en quête de ralliement. Il pilotera notre aventure à la façon d’un agitateur et d’un dessinateur traçant les lignes en réseau de l’espace d’Expo.02: un espace mouvant où les connexions entre les dimensions et les directions s’entrecroisent et se parasitent réciproquement.

La devise de ce bateau s’inscrit sur son pavillon: Sens et Mouvance. L’Arteplage, emblème de l’Exposition, invite au voyage, à la dérive. Expo.02 a construit une embarcation stable mais soumise aux flots des aléas en tous genres. Voyager sur l’Arteplage Mobile du Jura permettra un décentrement: ce sera l’occasion de voir la Suisse autrement, à partir d’autres points de vue. Le thème Sens et Mouvance appelle à faire le deuil d’une Suisse fixe et immuable dont le destin est donné une fois pour toute. Il exprime la spontanéité du désir vagabond en perpétuelle errance et la référence à la direction choisie. L’Arteplage Mobile du Jura préfigurera de manière fondamentale une attitude de l’être au monde et de l’être en Suisse.

Voir autrement le paysage

Expo.02 se déroule dans une partie de la Suisse, une région composée de villes, de lacs, de plaines et de montagnes. L’unité de lieu, règle consacrée pour de telles manifestations, n’est pas respectée: c’est le parti de la dispersion qui s’est imposé, une dissémination reliée toutefois par un même rapport à l’eau, aux rives et à la ville.

Que suggère l’architecture des Arteplages? L’architecture choisie n’est pas là pour embellir encore le ravissant Pays des Trois-Lacs. Au contraire, elle introduit un écart, elle crée un lieu imaginaire composé d’un paysage déjà là et d’une construction éphémère. Ainsi un nouvel espace s’offre au visiteur qui, au terme de sa démarche, se l’appropriera pour en faire un territoire adéquat à son époque. L’architecture des Arteplages souligne le paysage mais ne l’enjolive pas. Elle s’impose comme un artifice se superposant de manière éphémère sur le paysage. Expo.02 a pris, dès le début, le parti de l’éphémère. Cet impératif d’éphémère a engendré une architecture en rupture et cela constitue une chance pour notre projet. Plus qu’une architecture, les Arteplages se présentent comme des événements construits, de grands dispositifs dressés à l’occasion d’Expo.02, proposant des points de vue insolites sur la Suisse.

L’Arteplage Neuchâtel repousse les limites de la ville sur l’eau, invente une presqu’île à la fois rattachée à la terre ferme mais élancée vers le large. Reprenant l’histoire de l’urbanisation de la ville qui s’est déployée, au fil des siècles, du haut vers le bas, toujours plus près du lac, il renchérit sur cet appel du large. Ici, le projet est autre. La parcelle d’eau occupée n’est pas le fruit d’une conquête. C’est plutôt un fragment de géographie imaginaire, qui semble venu s’amarrer provisoirement, comme pour rendre visite à la terre des hommes. Instaurant un nouveau mode d’habitat sur l’eau, l’Arteplage Neuchâtel, avec ses faux galets et sa végétation de roseaux synthétiques, pose, d’une nouvelle manière , la question du développement des villes. Et ce mode de construction sur pilotis rappelle aussi, comme un souvenir lointain et évanoui, la présence des villages lacustres dans le Pays de Trois-Lacs.

L’homme met en scène son environnement en permanence, soit parce qu’il le choisit, soit parce qu’il y est contraint. L’artifice et la nature ne s’opposent pas; à Neuchâtel, il s’agira de montrer comment ils se combinent dans le monde contemporain. Le thème dialectique de l’Arteplage se comprend comme le souci contemporain de mieux maîtriser la réalité et le devenir de l’environnement. Depuis l’eau, de cette nappe tendue sur les flots, le visiteur regardera la ville et le développement de la civilisation d’une autre manière, selon un point de vue excentré et inhabituel.

Exposer

Que signifie la notion d’exposition à Expo.02? L'exposition est une construction visuelle qui donne à voir et offre la possibilité de mieux voir. Langage universelle, elle touche la communication, la culture et le divertissement. Expo.02 se propose comme une machine visuelle merveilleuse s’adressant à tous, touchant les sens, sollicitant les émotions, l'expérience, la sensibilité et l'intelligence.

Depuis ma position de Directrice générale, je peux tracer la perspective suivante: à la différence des expositions nationales traditionnelles qui illustraient, de manière synthétique une thématique générale. Expo.02 présente une pluralité aléatoire d’expositions aussi différentes les unes que les autres. Ce foisonnement de propositions, possédant toutes un point de vue, me paraît l’originalité extrême d’Expo.02.

Notre projet ne se définit pas comme un collage d’expositions juxtaposées pour les «besoins de la cause», pourrait-t-on dire, mais il affronte, par l’aléatoire et par la diversité, un nouveau mode d’expression et de lecture du présent. C’est-à-dire, notre lecture ressemble à l’activité de l’archéologue: face à l’enchevêtrement des strates brassées, tombées, mélangées, métissées de son terrain, l’archéologue relie les époques et les différentes étapes de l’histoire d’un lieu. Le visiteur y construira lui-même, dans son imagination et par l’expérience de la manifestation, l’édifice total dont nous lui présentons des éléments épars, assemblés selon le hasard des temporalités multiples, des créativités diverses et des possibilités matérielles de réalisation.

Vivre l’Expo

Sur les Arteplages se déploient les expositions et de nombreux événements (events) théâtraux, artistiques et musicaux. Tout en conservant son titre d’Expo, - comme la mémoire des expositions nationales précédentes - l’Exposition que nous préparons constitue un grand rassemblement culturel.

Avec son accueil, son ambiance, sa gastronomie, avec les parcours multiples qu’elle offre pour passer d’un Arteplage à l’autre, d’une architecture à l’autre, d’un thème à l’autre, d’une exposition à l’autre et d’un event à l’autre, Expo.02 indique, révèle et souligne notre modernité. Elle propose un événement paradoxal: une manifestation festive totale mais d’une totalité volontairement éclatée, plissée, stratifiée, métissée comme le temps que nous vivons et la civilisation que nous édifions. Entre l’ordre des anciennes expositions nationales et le désordre d’un montage aléatoire, Expo.02 suggère, comme notre époque, que le chaos du monde actuel peut trouver un agencement provisoire, pour autant que les individus prennent la liberté de le construire, de le penser et d’en décider le sens.

Sens de la Suisse

En évoquant les liens de l’Expo et de la Suisse, je perçois les différentes objections possibles.

Comment pouvons-nous parler de la Suisse puisque, par son statut, son mode de faire, son absence de message fondateur, l’Expo ne procure pas de vision directe de la Suisse? Cette exposition n’aurait-elle de nationale que le nom? Serait-elle un événement que l’on n’aurait pas osé abolir de notre histoire? La tolérerait-on par indifférence? Et encore, après avoir donné le sens du projet formulé en termes de ruptures et de décentralisation, comment osons-nous encore parler d’une patrie et d’une raison d’être ensemble? Car, me rétorquera-t-on, ce qui fait une patrie, c’est précisément son unité, sa totalité, ses centres visibles de pouvoir et sa finalité propre. Comment dire la Suisse à Expo.02 lorsque l’on construit une scénographie déchirée et un sens éclaté?

Pour répondre, je puiserai à nouveau dans mon expérience du projet.

Une exposition nationale aujourd’hui: une expérience

Il convient d’attirer l’attention sur le paradoxe suivant: Expo.02 est réellement nationale, mais elle ne met pas en scène, dans sa visée initiale, une représentation de la Suisse ou l’idée que l’on s’en fait. Les précédentes expositions nationales avaient explicitement comme objectif – et l’époque l’exigeait - de traduire une certaine idée de la Suisse, de la mettre en scène et de l’expliciter tout au long d’un programme préétabli. Aujourd’hui, Expo.02, du dedans de son organisation, fonctionne comme une double vue. Déjà elle traduit la Suisse complexe d’aujourd’hui qui demande à être perçue non comme une synthèse ordonnée mais comme une série de continuité et de rupture, de traditions et d’émergences insoupçonnées. Cette projection réclame de faire le deuil d’une Suisse matricielle, totalisante et englobante, d’une Suisse composée de centres repérables et sécurisants La Suisse qui se donne à voir ne se réfère pas à une idée énoncée une fois pour toute mais à des identités sans cesse à redéfinir. Elle propose une Suisse qui s’expérimente dans la méthode pratique de l’incertitude, celle qui est la mienne quotidiennement.

Même si plusieurs événements à Expo.02 traduiront notre pays, le propos de notre Exposition se veut prioritairement autre. Il consiste à matérialiser une vision et une méthode pour expérimenter notre temps et le type de civilisation qui s’y développe. Je souhaite qu’Expo.02 soit comprise comme un espace d’expérience, une sorte de laboratoire pour expérimenter l’aléatoire et le pouvoir, l’éclatement et la mise en réseau.

L’esprit de découverte et d’expérience prévaudra aussi durant les 159 jours de l’activité d’Expo.02. La manifestation permettra, par la même méthode et par le même regard, de se mettre soi-même en concordance, en confrontation, en jeu avec le type de civilisation imaginée dans notre espace de création. Dès lors, la problématique change. Il ne s’agit pas de voir quelle image de la Suisse traduit Expo.02. Mais il me semble important de souligner qu’Expo.02, dans sa méthode, dans sa pratique et dans son expérimentation engage et produit une vision nouvelle de la Suisse.

Je l’avoue, l’ambition d’Expo.02 dans son rapport à la Suisse est immense.

Observation

A la tête d’Expo.02, je suis confrontée quotidiennement à la Suisse et à l’être suisse. Quelle Suisse ai-je découverte, vue à l’œuvre dans le présent, expérimentée et entrevue pour l’avenir? Quelle Suisse ai-je rencontrée et quelle Suisse me suis-je inventée? J’ai aperçu trois Suisse: l’une d’audace et de générosité; l’autre de retrait et d’auto-centrement; et enfin une troisième d’indifférence, de négation et de rejet.

Expo.02 le montre avec force: il y a dans ce pays une capacité de prendre des risques et d’audace, de volonté de se jeter à l’eau - et cela convient bien aux Arteplages, arrimés à la rive mais agités par les tourbillons et les courants. De l’économique au culturel, un bouillonnement anime ce pays. Expo.02 est un produit de cette effervescence. Mais au même moment, je découvre une Suisse qui a peur, qui n’ose pas, qui compte et recompte Cela, je l’ai vécu pratiquement à Expo.02, comme j’ai vécu une troisième Suisse, celle qui se montre indifférente à elle-même, qui se nie elle-même, qui n’a plus aucun désir de s’extérioriser. Liée aux récriminations adressées à Expo.02 elle-même, cette attitude exprime un doute profond sur la notion d’identité suisse, plus gravement sur la raison de notre être-suisse.

Devant ces trois Suisse entrevues, je me demande: 

  • Expo.02 dit-elle quelque chose de l’auto-centration, du manque de hardiesse et de l’auto-satisfaction qui dominent aujourd’hui et encore Expo.02 peut-elle adresser une promesse, si ténue soit-elle, à ceux pour qui l’être suisse ne représente pas grand chose?

Face à ces questions difficiles, j’affirme que notre Exposition a l’ambition d’exprimer d’abord la civilisation contemporaine et la Suisse dans le monde auquel elle appartient. On peut dénigrer un certain langage qu’Expo.02 porte sur «Moi et l’Univers», sur «l’Instant et Eternité», sur «Pouvoir et Liberté», sur «Nature et Artifice», sur le «Sens et la Mouvance», mais les thèmes directeurs des Arteplages doivent permettre à chacun de se décentrer, de s’excentrer, de se «dé-suissiser» pour expérimenter une autre approche du monde et de la Suisse. Ensuite, chacun mettra à l’épreuve de son être-suisse la méthode neuve que l’on aura apprise par le voyage, l’errance, la mouvance dans le monde. Ainsi la liberté peut se donner le pouvoir d’entrevoir une autre Suisse. Ainsi, la différenciation et le décentrement fondent une identification nouvelle.

Par le biais de ma pratique, j’ose affirmer ici qu’Expo.02, à ce stade même des préparatifs, me laisse imaginer cette autre Suisse possible. En allant du plus extérieur au plus profond d’Expo.02, une Suisse se façonne dans mon esprit selon deux modes: voir et envisager.

Voir

Expo.02 fonctionne comme une machine optique qui donne à voir et à entendre un monde de plissements, de cassures, d’émergences derrière les apparences. L’apprentissage de ce voir autrement, un voir éclaté, m’a conduite à me percevoir moi-même d’une autre manière dans le pays. Et encore, à l’aune du regard exercé à Expo.02, la Suisse n’est plus la même.

L’Exposition que nous préparons est une représentation de la Suisse entrevue. La représentation est un substitut qui prend la place de l’objet réel. Elle implique un acte de substitution: un mécanisme qui remplace une chose par une autre, créée de toutes pièces. Expo.02 propose une vision transposée du pays, avec la création d’un objet autre. Elle exprimera la Suisse mais sur le mode qui lui est propre et en produisant d’autres réactions, une symbolique différente, un autre possible.

Envisager

Ce que nous vivons à Expo.02 comme mode de fonctionnement, comme source de l’action et comme sens du projet, permet d’entretenir les voies possibles d’une Suisse de demain. Nous aurions pu à Expo.02 célébrer un monde globalisé, économiquement ouvert et conquérant, technologiquement performant; nous aurions pu aussi agencer les signes d’une Suisse auto-centrée, fermée, célébrant son éternelle suissitude.

Également, nous aurions pu remettre en scène l’originalité d’une voie Suisse immuable, fondant pour toujours une sorte de pays «à part». Nous n’avons pas suivi ces trois tentations parce que la vision dichotomisée d’une Suisse séparée du monde ou cernée par lui nous paraît un leurre, une inadéquation avec le type de civilisation qu’Expo.02 souhaite proposer à l’expérimentation.

Aussi avons-nous pratiqué une méthodologie de l’aléatoire qui imbrique, mélange, entrecroise les éléments disparates d’une expo-monde et d’une exposition nationale. Cela laisse envisager une Suisse de demain plus ouverte sur toutes les expériences du monde, une Suisse qui saura pleinement être de son temps.

Enjeu de l’événement

Le souci que je partage avec l’ensemble des collaborateurs travaillant à Expo.02 est d’abord de réussir notre projet. Nous savons que nous l’inaugurerons dans une année. Nous ne savons pas encore quelle en sera la qualité et la tenue par rapport à ses objectifs initiaux. Il y a toujours à l’œuvre des forces de normalisation et le risque existe – rien ne sert de nous voiler la face - de nous retrouver avec un événement annoncé comme tout à fait novateur, mais rattrapé par un certain conformisme suisso-correct. L’enjeu est immense: garder ouverte, créative et dissidente la promesse annoncée par Expo.02. Et je mesure bien, pour ma part, le risque et le ridicule qu’il y aurait aujourd’hui à lancer un appel sur le sens du projet et de me retrouver aux commandes de ce qui a rêvé être une grande expédition risquée et qui ne proposerait qu’un tour organisé, plaisant et coûteux sur les jolis lacs suisses.

Face à cette obligation de réussite dans l’innovation, j’invite les collaborateurs qui se sont engagés à s’embarquer pour une expédition incertaine à ne pas s’arrimer aujourd’hui à une part de certitude. Les auteurs des projets d’expositions, les metteurs en scène, les artistes préparant les events, les sponsors, nous devons ensemble organiser un événement de discontinuité dans ce pays qui n’aime rien tant que la continuité.

La fête que nous préparons ne se réalisera pleinement que par une mobilisation de l’ensemble de la population résidant en Suisse. Ainsi, sera-t-elle vraiment populaire. J’assume tout à fait le paradoxe de définir un projet exigeant dans sa problématique et ses concepts et d’appeler à la participation populaire. Simplement, je crois qu’Expo.02 n’est pas un événement comme les autres, qu’elle demeure une exposition nationale avec un sens spécifique que chacun attend, en plus du spectacle et de la distraction.

Une éthique du soi

Le rassemblement et la fête, la lecture du sens et l'expérience de l'Expo s'adressent en premier lieu à l'acteur principal de la manifestation: l'individu lui-même. Je sais qu'il est aujourd'hui à la mode, dans l'économie, la politique et la culture, de mettre en avant l'individu et sa créativité. Mais l'individu auquel je pense, bien qu'inscrit dans une longue histoire philosophique, n'a rien d'abstrait à mes yeux: c'est une personne telle que je la rencontre chaque jour, telle que je la vis dans mon activité pour Expo.02. Cet individu croit qu'il peut faire la différence; il prend des risques, sait gérer l'incertitude et est capable de reconnaître les points forts de son époque dans les offres fragmentées. Cet individu ne peut agir que s'il reste mobile, s'il assume de nouveaux rôles, s'il les échange. Et cet individu sait qu'en fin de compte, il ne fera rien tout seul et qu'il doit développer de nouvelles formes de vie en commun. Le paradoxe de définir un projet exigeant dans sa problématique et ses concepts et d’appeler à la participation populaire. Simplement, je crois qu’Expo.02 n’est pas un événement comme les autres, qu’elle demeure une exposition nationale avec un sens spécifique que chacun attend, en plus du spectacle et de la distraction.

L'Expo.02 pose justement sur les Arteplages Yverdon-les-Bains (Moi et l'Univers) et de Biel-Bienne (Pouvoir et Liberté) une double question: «Comment prendre soin de soi?» et «Qui décide de moi?».

Notre époque est marquée par l'injonction «Prendre soin de soi». La règle de vie «Prendre soin de soi» invite l'homme à se transformer en lui-même tout au long de sa vie. Les expressions modernes ne manquent pas: «revenir à soi», «être soi-même», «se réaliser». L'Arteplage Yverdon-les-Bains propose une confrontation critique de l'homme avec lui-même. «Se transformer en soi-même» signifie aussi se déplacer, suivre une trajectoire, faire des efforts. A Yverdon-les-Bains, l'individu est considéré dans son évolution et son retour vers lui-même. Nous souhaitons que l'Expo soit l'occasion d'une rencontre entre l'individu et son être profond, condition sine qua non pour aller à la rencontre des autres, de la société, du pouvoir.

Par sa lecture plurielle des Arteplages Yverdon-les-Bains et Biel-Bienne, Expo.02 favorise la possibilité de former aujourd'hui une éthique du soi. En liant la question de l'homme à celle du pouvoir (qui décide de moi?), l'Expo.02 relie l'individu au collectif. Le politique et l'humain se voient ainsi unis par l'établissement d'une règle qui s'applique à la vie et à la société. Revenant à lui-même et à son identité unique, le visiteur se retrouve dans un lieu d'appartenance et de paix. L'exposition propose ainsi une nouvelle expérience de l'individu et de la patrie. Une expérience qui permettra à chacun et à tous ensemble de faire naître de nouvelles solidarités. Cette civilisation née de la relation entre le «qui décide de moi?» et le «souci de soi» définira le pouvoir et l'individu comme une unité de relations interchangeables et jamais définitives. L'Expo.02 annoncera une nouvelle éthique du soi, une tâche urgente et fondamentale dont la finalité politique apparaît clairement.

L’individu en visite
L’individu se trouve au cœur d’Expo.02. Cela est une nouveauté car, dans les expositions précédentes, il s’agissait d’illustrer des valeurs, des figures abstraites et des thèmes fédérateurs. Aujourd’hui, c’est à l’individu que l’Expo s’adresse, celui qui vit en Suisse, mais aussi celui qui vient de l’étranger, tous ceux qui vont à la rencontre du monde. Si les thèmes des Arteplages ainsi que la plupart des expositions prévues posent des questions à l’individu, celui-ci constitue aussi la finalité d’Expo.02.

On l’a vu, notre exposition nationale ne possède pas de centre et refuse même toutes formes de centralité. L’idée que l’individu sera au centre d’Expo.02 s’impose toujours davantage. C’est l’individu, incarné dans le visiteur-acteur qui rassemblera les multiples et parfois contradictoires propositions de l’Expo. Si Expo.02 se présente comme un réseau de connexions avec la Suisse et avec le monde, un réseau relevant à la fois de la dispersion et de l’entrelacement des informations, l’individu-visiteur-acteur reliera les éléments entre eux, composera des synthèses personnelles, affinera les jointures et les cohésions provisoires. Alors Expo.02 possédera un centre, un centre multiple et singulier à la fois. Cette centralité ne renfermera pas le sens unique de l’Expo mais en construira un à usage personnel.

Les termes de déconstruction et de dissémination, des concepts éminemment contemporains, me semblent appropriés pour exprimer notre monde. Ils sont à l’œuvre dans l’Exposition par la variété des expositions et des événements qui affirment toutefois de véritables prises de position sur une problématique. Nous revendiquons la diversité des expositions comme autant de propositions qui peuvent se compléter, s’enrichir mutuellement ou même s’opposer et se contredire. Cette diversité s’affirme comme une qualité et une spécificité d’Expo.02. Si l'Expo veut s'adresser à tous, ce ne sera ni dans le sens d'un nivellement des propositions, ni dans la recherche d'une sorte de dénominateur commun de la culture et des savoirs. L'Expo s'adresse à tous dans le sens où elle offre une mise en réseau possible d'hypothèses, de réponses, de questions, de suggestions autour des thèmes choisis. Chaque visiteur se confrontera à la diversité des propositions, il sera invité à se questionner et à faire ses propres choix.

Final

Je me dis souvent que cette manifestation habitera davantage la mémoire de l’individu qu’elle ne marquera le territoire. De l’Exposition nationale, comme de tout autre grand événement, j’aimerais que l’on puisse dire: «Je me souviens». L’Expo ne désire pas construire un nouveau monument suisse pour la Suisse. Afin que l’éphémère possède une dimension d’éternité, il me semble que la mémoire individuelle peut seule prendre en compte cette fonction de transmission. Notre siècle, on le sait bien, a mis en évidence la figure du témoin. En prise directe avec l’actualité qu’il transmet par son récit, le témoin devient un acteur essentiel de la construction de l’histoire. L’individu que nous rencontrerons à Expo.02 s’identifiera au témoin d’un événement culturel et politique, il en sera le légataire convié à donner son propre récit de l’événement.

15.05.2001: Nelly Wenger